mardi, octobre 04, 2016

Quelques pas dans le petit vent, et un attentif

ciel d'un bleu ardent
où court un petit vent frais
joie des yeux, frissons
jupe large et bien trop légère malmenée par le vent, et l'idée qui se voulait ferme de chercher où diable sont chandails et vestons, manteau léger... idée qui s'est évaporée au fil des heures
tenté d'apprendre ou de comprendre des bouts du monde... une bouillie qui se structure et puis se meut, varie
la laisse et reprends un portrait publié par les cosaques des frontières
L'attentif
Il avait grandi – son visage, sa bouille comme on continuait instinctivement à le dire, s'opposait à ce qu'on dise vieilli, ses yeux, son teint étaient trop clairs... - oui, il avait grandi pendant son absence.
Mais il avait gardé cette façon de sembler tout entier dans son attention, quand il écoutait.
Il parlait parfois, il parlait même quelque fois beaucoup, ou du moins assez pour tenir sa place dans la conversation, pour se couler dans le groupe, mais en fait on ne retenait pas ce qu'il disait, on y répondait aussi de temps à autre, machinalement, des mots évidents, sans pensée, et on se rendait compte ensuite qu'en réalité il ne disait rien, il n'était pas dans ses mots.
Oui il n'était pas dans ses mots, mais en réserve. On ne savait si c'était faute de penser ou faute d'avoir fini de penser, de tirer nourriture de ce qu'il entendait, quand il écoutait ainsi, profondément.
Si profondément que c'en aurait été intimidant.. si la façon dont il soulignait théâtralement son attention n'avait été plutôt agaçante. Plus qu'agaçante d'ailleurs, assez vexante... on ne pouvait s'empêcher d'y voir de l'ironie, une ironie si évidente qu'elle aurait pu être injure.
Qu'elle aurait pu, qu'elle n'était pas, parce qu'il y avait la douceur du visage, les yeux, et puis une gentillesse dans cette façon d'afficher l'écoute, comme pour demander de l'excuser de n'avoir rien d'autre à donner que ça, son écoute, son ignorance, et de se nourrir d'eux, de ce qu'ils disaient, et que, bien entendu, il jugeait, en silence.
Se nourrir d'eux, se nourrir de nous plutôt, parce que j'en étais de ces groupes qu'il fréquentait, qu'il écoutait, et que je le regardais, comment faire autrement, écouter. Le regardais assez pour m'apercevoir que, peu à peu insensiblement, l'affichage s'effaçait, le visage se faisait neutre, perdu dans une écoute plus profonde, sérieuse sans doute, quand celui qui parlait, rarement, était le vieux. Le vieux, celui qui faisait de temps en temps irruption dans un débat, qui était direct, ou hésitant un peu, comme à la recherche d'une pensée, d'une solution, celui, le seul peut-être, qui n'était pas, même inconsciemment, dans un isme quelconque, dans une appartenance, une recherche ou défense d'identité.
Et quand, plus tard, quand il a jugé que c'était nécessaire, qu'au moins ça lui était nécessaire, il est intervenu notre attentif il avait cette même liberté, il donnait cette même impression de parler depuis une recherche, une connaissance, ou un début de connaissance, mais il était plus persuasif que le vieux parce qu'il se servait des mots de nos jargons.
Il était plus persuasif ou il l'aurait été, parce que empruntant ces mots, ces groupes de mots, ces concepts, il entrait dans nos bagarres d'idées, et peu à peu il devenait une inflexion de ces bagarres, on ne tenait compte de lui que comme d'un appui sur lequel rebondir.

D'après une toile, le cri paisible (1990), de Miquel Barcelo

7 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Il y a quelque chose de Van Gogh dans cette attention saisie...

brigitte celerier a dit…

oui et depuis j'ai trouvé, d'autres fois, des parentés entre Barcelo et Van Gogh, dans le trait apparemment fou et la couleur

Hue Lanlan a dit…

ce cri si loin de celui de munsch

jeandler a dit…

Parentèle : une grande famille. De mots, de couleurs et de sons.

brigitte celerier a dit…

il est dit paisible, et il l'est tant que alors que j'aimais ce tableau, j'ai découvert le titre après coup.. juste en le cherchant pour le mentionner en bas du billet

brigitte celerier a dit…

oui Pierre

Claudine a dit…

rester saisi par le bleu et entrainer la matière des ombres au couteau