vendredi, juillet 14, 2017

Festival – jour 8 – honte assumée ou tant d'années face au roman de Monsieur de Molière et à la cabale des dévots

Résolue - bien obligée - à finir de rétablir l'état déficient de carcasse, après avoir répondu à de gentils voeux, après les premiers échanges aussi gentiment drôles avec des proches, ai remisé mes vagues idées pour ce matin du 13 juillet et me suis bornée dans la courte allégresse d'un petit vent tonique à aller jeter bocaux près du rempart
et porter draps et deux robes odieuses à repasser à la blanchisserie.
La ville se réveillait un peu chiffonnée, la marche ferme mais un peu sur le fil de Brigetoun butait sur des troupeaux de touristes, qui normalement désertent la ville en cette période, me suis attribuée un gros buisson de fleurs et feuilles, et m'en suis revenue, de façon à cuisiner vite et déjeuner assez tôt pour m'accorder une sieste d'une petite heure avant de partir vers la tentation et épreuve de l'après-midi.
Prévision : navette partant à quatre heures moins le quart vers le parc des expositions et la dernière de Die Kabale der Scheinheiligen, das leben des Herrn de Molière, l'ultime spectacle monté par Frank Castorf pour la Volksbühne, à partir de textes de Boulgakov, bien entendu, mais aussi Pierre Corneille, Rainer Werner Fassbinder, Molière et Jean Racine. Un spectacle énorme (même si cinq heures 45 ce n'est pas le record des spectacles programmés cette année), avec un décor en trois éléments énormes et riches sous la voute du palais des expositions, avec l'excellence de ses acteurs, leur virtuosité à jouer de la vidéo volante et de ses effet de loupe, des heurts d'époque, le spectacle de celui qui perdant son outil, la Voksbünhe, en évoquant (la suite copiée sur le site du festival d'où viennent également les photos – Christophe Raynayd de Lage bien sûr - de ma petite mosaïque) les rapports entre l'artiste et le pouvoir politique, Frank Castorf convoque deux figures. Deux ? Quatre ? Bien plus. D'abord : Mikhaïl Boulgakov, écrivain privé de publications, metteur en scène privé de représentations. Ensuite : Molière, auteur, acteur et chef de troupe reconnu et choyé par la cour, jusqu'à sa chute. Puis leurs juges : Staline pour l'un, Louis XIV pour l'autre. Figures multiples, elles sont aussi des personnes que Molière et Boulgakov connaissent directement. Le Français répond à une commande du roi par L'Impromptu de Versailles. Le Russe s'y réfère pour créer, trois cents ans après, La Cabale des dévots et Le Roman de Monsieur de Molière. Mais c'est mal connaître le célèbre metteur en scène allemand que de croire qu'il se contenterait de ces textes. Il fait entrer dans Die Kabale der Scheinheiligen d'autres grands, de Jean Racine à Rainer Werner Fassbinder, et l'éclaire de dialogues nés au cours des répétitions... Une manière de faire surgir son propre lien à l'autorité allemande qui l'a dessaisi récemment du « théâtre du peuple », la Volksbühne. Aujourd'hui que tout semble permis, que reste-t-il de la censure ? Devant qui l'artiste doit-il donner le change, chercher son crédit ?
Il y avait l'envie qui m'avait fait passer outre à mon peu de goût pour l'expédition vers ce lieu... l'esprit de contradiction plutôt sain qui me poussait à ne pas tenir compte des avis entendus ces jours-ci de la part de spectateurs partis en cours de route ou ayant regretté, faute d'auto, de ne pouvoir le faire, puisque nombreuses sont les petites gueules, il y avait les bons articles de Libération et du Monde (mais leurs allusions au côté un rien pénible de la chose, un bon spectacle étant souvent exigeant), mes souvenirs enthousiastes ou moins de spectacles Castorf, le petit article sans réserve du Canard enchaîné qui emportait la décision... me suis donc allongée, réveil réglé sur trois heures pour avoir temps de me préparer... la sonnerie a déclenché un geste du bras ramenant le silence et me suis réveillée un peu avant cinq heures, résignée devant ce qui était manifestement un acte manqué.
Ai pensé off ce soir (enfin vaguement pensé parce que j'étais revenue, des années en arrière à l'état de conscience, connaissance, de la petite merveille autour de laquelle s'extasiaient le 13 juillet 1942, à Ajaccio, un jeune ménage et quelques amis, petite merveille capable de la seule volonté de vivre et d'apprendre les fonctions principales, vue, toucher et digestion, de son corps) ai pensé à deux spectacles (un surtout Jaz à dix-neuf heures au Verbe incarné) qui bien entendu faisaient relâche, ai commencé à hésiter devant la richesse de la carte qu'est Avignon, même en évacuant les non-spectacles, et puis suis restée devant celui de l'assemblée nationale...

Alors, désolée, navrée, que les passants qui m'ont fait l'honneur de venir ici humer l'air d'Avignon me pardonnent, mais du festival il ne sera pas question.

13 commentaires:

Lavande a dit…

Pas aimé du tout die Kabale . Lourd, grossier, outrancier avec une overdose de video et des personnages grotesques. Des histoires entremêlées, difficiles à suivre et à comprendre. Mes amis et moi avons abandonné à l'entr'acte; nous sommes repartis en taxi du parc des expositions, comme un bon tiers des spectateurs. Une aubaine pour les taxis puisqu'il n'y a de navette qu'à la fin du spectacle. Double punition!

brigitte celerier a dit…

il y a aussi le bis tcra (mais un bon quart d'heure de marche d'un bon pas, ce que j'ai fait une fois à l'heure la plus brulante m'en souviens encore)
Justement il m'arrive d'aimer l'outrance (mais je crois que n'avais pas la force hier)

Marie-christine Grimard a dit…

Acte manqué probablement salutaire !
Il n'y a pas de honte à ne pas se faire de

Marie-christine Grimard a dit…

..de Mal .. (commentaire parti tout seul !)

brigitte celerier a dit…

tout de même un peu de regret honteux, parce que sous mon billet sur Facebook une jeune femme en qui j'ai confiance (et avec laquelle je crois partager des goûts) me dit avoir aimé.. aujourd'hui j'aurais sans doute eu plus la force mais c'est fini
(par contre un presque neveu qui veut me voir à treize heures dans une rue demandant trotte samedi ou dimanche... et me voilà bourrelée de remords en disant : peux pas)

Dominique Hasselmann a dit…

Le spectacle manqué : une idée de théâtre...

J'écoutais tout à l'heure Denis Lavant sur France Culture : dire un texte de Beckett sans bouger, c'est peut-être suffisant, pas besoin de vidéo et de près de cinq heures d'histoires plus ou moins biographiques...

Le théâtre ne doit pas devenir une charge, une souffrance infligée à des spectateurs plus ou moins prisonniers. Molière en aurait sans doute ri !

Reposez-vous de temps en temps et faites confiance à la fantaisie de votre réveil.

brigitte celerier a dit…

lui je vais l'écouter (le 19)
coupable ce matin en ne voyant pas comment vais faire samedi ou dimanche pour voir le jeune de la tribu qui pense à me faire signe (mais à heure et dans lieu pas commode, pas aussi simple qu'on l'imagine tranquillelmnt assis dans son jardin au calme, sourire)

Claudine a dit…

Vivement le prochain spectacle

jeandler a dit…

Que serait un théâtre sans relâche ?

brigitte celerier a dit…

Pierre, mais là dans "relâche" il y avait un peu trop de "lâche"

Arlette A a dit…

La fée sur ton berceau à su de bénir de belle volonté et de lucidité
Heureuse enfant es -tu encore

brigitte celerier a dit…

euh Arlette, c'est gentil mais pour la volonté, comment dire.... un peu d'entêtement oui

Godart a dit…

Dans l'inconscient du théâtre, l'acte manqué est parfois une nécessité.