mercredi, février 28, 2018

me risquer dans notre hiver

Brigetoun, qui s'était réfugiée sous couette un peu après sept heures pendant que règnait dehors un froid de gueux, du moins à son avis (-6°), et que le radiateur achevait de dégourdir l'air dans l'antre, est tombée dans le monde vaguement conscient vers neuf et quart, affolée une fois encore par le café à faire, les billets et tweets à lire, le petit linge à faire tiédir devant le radiateur etc... la vie quoi toute bête, et provisoirement quasi insurmontable pensais-je dans un sourire.
Et puis, quand le calme m'est revenu (bon sang comment ai-je pu assumer pendant des années, plus ou moins bien, mais quasi normalement, une vie fort active...) me suis installée devant un fichier et j'ai entrepris de répondre à la proposition de François Bon (le #3 de l'atelier d'hiver «comment j'ai fait» http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4735) pour vaincre l'impossibilité qui me turlupinait depuis le 15 février d'y répondre, et bien entendu n'ai pu que dire l'impossibilité de le faire... envoyer pourtant ce qui vient ci-dessous et qui s'est ajouté aux dix-huit précédentes propositions, plus positives dans leur majorité – et quand ne le sont pas, c'est à mon avis bien mieux formulé) sur http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4737 (un vingtième texte, texte d'une conteuse, que j'aime bien est venu depuis)

Faire – puis-je faire ? Ai-je fait ? autre chose que petite chanson fardée de petite facture et petite vérité. Pourtant il y a eu ce plaisir des mots, cet émerveillement des mots des autres, des grands, et j'ai été cette petite pré-adolescente rendant deux devoirs en alexandrins sous les compliments de la bonne-soeur-maîtresse, pour l'ébahissement mêlé d'inquiétude et d'un peu de fierté de la mère, l'ironie de la classe et ma honte. Pourtant il y a eu les histoires que me racontais mais sans les écrire, surtout après avoir découvert qu'en cachette ma mère avait lu un début de journal dont les élucubrations pubères ne lui étaient pas destinées. Pourtant il y a eu mon refus de me plier à des modèles dans mes annonces et réponses aux propriétaires et locataires et la fierté secrète que certaines de mes lettres deviennent lettres-type pour le cabinet. Et puis il y a eu internet et le besoin de marquer la succession des jours pour ne pas me désagréger dans la paix, la fin enfin atteinte de la vie sur les rails du travail. Le plaisir retrouvé de ces notations, à moi destinées, mais publiées pour me contraindre à poursuivre, sans penser être lue, puisqu'il était évident que cela ne méritait pas la moindre considération... et puis un reproche familial me rappelant la politesse minimale du sourire, d'un peu de fard, pour me garder de céder aux mots qui venaient, qui disaient les cris étranglés, le sombre et la solitude, et le plaisir de noter les petits émerveillements qui viennent, qui sont toujours venus illuminer comme des flashs l'étrangeté du monde. L'aide qu'est choisir ce regard, cette partie de ma réalité, puisqu'il n'était pas question qu'il soit mensonge, mais était-ce écrire ou se soigner ? L'habitude, un semblant de familiarité avec le faire, sans grande illusion, au risque de la complaisance, d'un zeste d'automaticité, de l'acceptation de ma médiocrité malgré la certitude qu'humilité ne vaut que si elle s'accompagne d'exigence. La surprise toujours renouvelée d'un accueil quel qu'il soit, qui aide à poursuivre mais est-ce là faire ? Pourtant il y a eu les ateliers d'écriture comme des défis, l'excitation d'y céder parfois trop vite, ou de chercher, reprendre, tenter de croire que l'on peut, creuser, finir par sentir ou croire que c'est fait, alors faire le geste d'envoyer ce qui a été ainsi fait, geste immédiatement regretté, avec plus ou moins de sincérité. Mais voilà, il y a eu les phrases de Marguerite Duras et le projet de dire ce qu'est faire pour moi en ayant en tête son oeuvre, celle de certains, de la plupart des participants, l'incapacité de le faire, incapacité devenue peu à peu obsession, alors commencer à faire, renoncer et puis là, ce matin, me lancer, abandonner parce que cette impossibilité n'a aucun intérêt, reprendre, modifier, revenir parce que besoin de le faire, et faire, avec un sourire où entre soulagement, le geste d'envoyer, tant pis si ce qui me tient lieu de comment j'ai fait est trop lourd et un peu hors sujet.
Après un bon gros déjeuner tardif, comme la température était devenue positive (pas énormément mais tout de même), comme on annonce adoucissement mais risque de neige pour mercredi et qu'en ce cas veux me borner à voir celle qui viendra jusqu'à ma cour, comme, depuis mardi dernier je crois, commande a été passée par la mémoire du Monde de la Corderie de Christophe Grossi j'ai capelé ma parka sur deux gros chandails, enfoncé mon bonnet presque jusqu'aux sourcils, mis un peu de rose sur mes lèvres pour parfaire le tableau et, poings au fond des poches, m'en suis allée dans l'éblouissement des rues

carrefours en vent
mettent poignard dans les yeux
vertige en bleu
le livre n'était pas arrivé, suis passée à côté par le petit supermarché Carrefour de la place Pie, n'ai rien trouvé de ce que voulais, ai tout de même ramené de quoi compléter mes réserves pour ne pas être obligée de sortir avant le milieu de la prochaine semaine, au moins, m'arrêtant un moment dans les rues non ventées pour essuyer mes yeux, affermir mon pas et me moquer de moi.

deux tasses d'un bon thé noir à l'anis et au réglisse... la nuit est tombée, et, après le jardin toulonnais sous la neige chez Arlette Arnaud, j'ai vu une très belle photo d'une roue de la rue des teinturiers garnie de glace sur la page Facebook de Caroline Gérard.

10 commentaires:

Claudine a dit…

Pour notre ami commun le faire c'était tendre les mains et ramasser les mots qui tombaient comme la pluie
Votre texte est beau, émouvant

brigitte celerier a dit…

notre ami commun était un magicien

Dominique Hasselmann a dit…

Écrire sur l'impossibilité d'écrire c'est comme filmer le "presque rien" : il en sort toujours quelque chose... Les mots ou les images s'entraînent logiquement dans une concaténation à llaquelle on n'avait pas pensé auparavant : c'est pratique !

Le froid "ressenti" (nouvelle lubie à la mode copiée sur les chaînes de TV américaines) commence à nous bassiner : je me demande si ce sera pareil pour la chaleur attendue... en été ! :-)

Lucien Suel a dit…

Magnifique, Brigitte ! Et magnifique Brigitte...

Marie-christine Grimard a dit…

Ici moins 10 degrés ce matin, on ne peut que vous conseiller de rester sous la couette jusqu’a Vendredi où l’on annonce 15 degrés. Il faut bien qu’hiver se passe...

brigitte celerier a dit…

Dominique un grand merci - oui écrire sur l'impossibilité d'écrire (mais pas si facile finalement)
quand au ressenti j'aimerais ne pas le ressentir, mais le ressentant ça me soulage un peu de voir que suis pas seule (alors par pitié pour les frileuses c'est pas si mal)

brigitte celerier a dit…

Lucien, oh ! là j'ai un moral qui grimpe (sourire)

Marie-Christine, y a tout de même se passer du Canard… bon vais m'y résigner

Godart a dit…

Quand le besoin de relire certains passages d'un texte se fait, c'est que celui-ci est bon, très bon. Vous pensiez être passée à côté alors que vous avez visé le cœur en plein dans le mille.

Arlette A a dit…

Le pouvoir des mots .c'est toi la Magicienne du Palais des illusions
Ciel noir et voilà maintenant le vent qui grogne dans le cyprès

brigitte celerier a dit…

Godart mis dix jours à le ruminer sans oser, alors… bon vous remercie pour l'accueil qui me réconforte (pensais risque d'indécence et de trop d'importance à moi donnée)

Arlette, je me console honteusement de mon petit tremblement frigorifié (quoique là après deux gros toasts et plein de miel ça commence à s'améliorer) en pensant à c sue vous subissez (pas bien)