vendredi, mars 30, 2018

Avant de quitter Molène (longuement)

Matin, sol trempé en ouvrant les volets bleus et petites averses de passage, me suis attardée sur mise en train de carcasse, ai jugé qu'il était trop tard pour l'aller et retour blanchisseur, ai vaqué dans carcasse.
Et comme j'avais, mercredi, tenté de tirer quelque chose de ma longue rêverie, ballade, recherche autour de Molène et d'une année de mon enfance, et finalement envoyé le résultat à François Bon qui l'a accepté et publié, juste en n°10, le dernier pour le moment, après le texte pour faire rêver de Dominique Hasselmann... si vous avez le temps, je vous conseille la lecture de l'ensemble sur http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4743... résultat qui me navrait un peu, pas à la hauteur de mon rêve, et laissant de côté ce qui m'avait accompagné ces jours ci et qui ne rentrait pas dans le thème de
Pour le moment me suis bercée dans un magma d'odeurs recréées, de froid iodé, désagréablement humide et passionnant, d'éleveurs préhistoriques, de naufrages, de goémons, de corps trapus, de pêcheurs cultivateurs... (26.3)
en il y a la Brigetoun de huit ans, qui a pris un air adulte, cheveux courts et bonnes joues de petite bretonne, qui va quitter le beurre salé et ses amis d'un an, qui se penche, se souvient de la rêveuse d'il y a si longtemps – quand elle avait un peu plus de sept ans et pas encore l'âge de raison qu'elle s'efforce de croire sien - et qui installe durablement, quelque part en elle, avec le goémon entre les rangées de laitues du jardin (27.3) et à ma petite méditation en marche de mercredi matin, résultat (long) dont je décide de nourrir paumée (êtes prévenus, si j'ai compressé cela reste long) sous le montage des bouilles brigetouniennes du début, de la fin de la Bretagne et d'aujourd'hui (après avoir tout de même modifié un peu l'avant dernier paragraphe pour supprimer l'un des deux tissée qui se succédaient de près ce qui m'a fait grimacer trop tard, pensais pourtant m'être bien relue
Tant et tant de choses à comprendre en ce monde, sans illusion m'y essaie, du moins pour ce qui n'est pas écume projetée vers nos yeux et nos âmes pour nous détourner du grave, cherchant documents sans grande méthode, cherchant raison en moi, parce que, avec succès ou non, c'est tâche digne d'humain. Oui mais il y a aussi, personnel, ce qui s'est déposé dans ma mémoire, qui est entré comme un tesson de mosaïque pour former ce qui se tapit sous les discours ou petites phrases, et, parce que sais que j'ai trop, en mon adolescence - sourdement malheureuse comme il se doit - rêvé ma vie, c'est cette petite histoire qui s'est incrustée comme une vérité, et dont je ne sais ce qui est fait réel et ce qui est résonance, vérité mienne : les marins rejetés sur une plage au Conquet ou à côté, et qu'un petit camarade m'avait emmené voir en cachette, qui m'est venue à l'esprit, pour une recherche, sans me risquer aux grands évènements, au risque de détruire ce souvenir qui n'appartient qu'à moi...
Trouver ce qu'il contient de vérité. Partir de cela, solide, je crois : c'était un bateau de Molène, et voilà qu’immanquablement, par ce seul nom, je retrouve le sortilège – alors lui donner corps avec le peu dont je dispose, qui se réduit à mon ordinateur et internet, puisque ne connais plus personne là-bas - j'ai même oublié les noms de mes camarades, il y a juste l'école des soeurs que je crois retrouver sur google-maps, mais on n'en voit que les murs extérieurs et pas la grande cour en terre battue (je découvre que Le Conquet est maintenant une ville de vacances typique avec peintures blanches, volets bleus, boutiques d’accastillage et crêperies... ce ne devait pas être à ce point dans les années d'après guerre, passent dans mon souvenir une majorité de granit gris, nos sarraux et sabots de cuir, et des femmes en noir avec des petites coiffes plates) et du médecin certainement mort depuis longtemps dont la dernière fille était mon amie, puisque, aussi, je ne peux plus interroger la génération précédente, et que c'est une des rares périodes pour lesquelles nous n'avons pas de lettres puisque nos parents étaient réunis.
Un tour sur le premier site qui s'affiche, de vagues notions d'histoire de l'île, des propositions de logement, de distraction, je suis loin du but, et puis je suis sûre qu'en ce temps là, dans mon enfance, la vie y était plus rude et les visiteurs plus rares.
Wikipedia est une mine, j'y trouve des notions, l'histoire, les ressources de l'île, des îles de l'archipel... arrivent les goémoniers, je redresse la tête, et revois le goémon entre les plantations du potager de la maison du Conquet – mais bien sûr ce n'est pas pour cela qu'avait lieu la récolte du varech dans les îles de l'archipel mais pour les usines, et là, pour la fin du 19ème siècle et le début du suivant, je retrouve la description de la très dure vie qu'y menaient les gens, on disait je m'en souviens que c'était des sauvages, enfin certains disaient, parce que Le Conquet c'était la terre, mais pas bien loin... et que devaient être parents – mais ce n'est toujours pas cela, simplement je m'installe pour un temps dans l'idée de la mer d'Iroise, de ses légendes, beautés et cruautés, et je vais voir ce que je trouve sur YouTube, en évitant les plaisirs touristiques : des anciens, des gens de mon âge qui discutent... je passe... une tempête avec une voix bien de là qui s'écrie à chaque choc des vagues contre la jetée...
De retour sur Wikipedia, à propos du goémon, les cendres de la terre, pour fertiliser – j'apprends – faites avec de la terre brûlée avec des goémons et puis les usines à soude dont une à Béniguet, et je reconnais le nom. Est-ce qu'un des deux corps était de Béniguet, ou bien mon ami ? Il semble qu'à Béniguet maintenant on n'y peut plus marcher, encore moins y vivre ou travailler, il faut se contenter des plages, l'île est un sanctuaire... mais il y avait encore des cultures jusqu'en 1953 dit sa page Wikipedia, ça colle, sans me donner de lien précis avec mon naufrage... peut-être le nom reste-t-il dans ma mémoire associé à Molène simplement parce que c'est une des plus grandes îles secondaires et la plus proche du Conquet... je renonce, je décide que ça n'a pas d'importance, mais j'ai bien aimé ma courte visite imaginaire.
Retour au Wiklipedia de Molène, je m'attarde sur les belles descriptions de la vie ancienne dans les îles, de la grande misère aussi de ceux qui s'accrochaient, dont le souvenir était encore frais de mon temps, passons... je trouve une liste de naufrages, nombreux autrefois, devenus plus rares, un seul en juillet 1950 mais c'est une pinasse de Douardenez qui avait heurté le récif du Grand Pourceau, entre Le Conquet et Molène, j'aurais transformé ? Me semblait pourtant qu'ils étaient des îles, les marins. Je perds (avec plaisir) le reste de la journée à cliquer, avec ou sans succès (les succès étant généralement sans rapport avec l'époque, ni souvent avec les bateaux) sur tous les liens figurant dans les notes et références.
Lendemain, avant de poursuivre, situer l'année dans le brouillard de mon enfance. Pour cela je pense à chercher les traces de l'école des pupilles de la Marine, puisque c'est là qu'était mon père... J'apprends qu'elle était revenue en Bretagne, à Bertheaume, je trouve des forums tenus par des anciens, généralement semble-t-il des officiers mariniers en retraite, et puis des plus jeunes, qui s'intéressent à la vie d'avant leur temps, puisque l'école a quitté Bertheaume en 1950 (là je m'étonne) pour rejoindre celle des mousses à Loctudy. Ce n'est pas possible, mon père ne pouvait être à Loctudy et nous au Conquet... d'ailleurs je vois les photos des baraques et je me souviens de l'arbre de Noël (pas le jouet que je voulais mais un lit de poupée) – je trouve des photos, les adolescents et préadolescents, un officier, deux ou trois maîtres avec leurs galons en biais et un ou deux civils, je scrute les visages, mon père n'est sur aucune des trois (pour trois compagnies) en 1949 – pour 1950 les photos, de Loctudy, datent de la rentrée scolaire à la fin de l'année, nous étions alors revenus à Toulon - et puis je remarque, pour d'autres années, un plus grand nombre de compagnies, et des photos un peu plus variées, les cuisinières avec le commandant, et, pour 48, l'état-major... il a dû y en avoir une en 49 sur laquelle figurait mon père. D'ailleurs le plus jeune de mes frères est né en mai 1949, et il marchait plus ou moins quand sommes partis. Donc cela se situe pendant l'année scolaire 1949-1950 et les vacances qui ont suivi... je quitte les forums d'anciens avec un petit regret.
Je reviens à «qui voit Molène voit sa peine» et au Mathieu-Bihen et je crois que j'ai trouvé sur quoi s'est dessinée la petite histoire que peu à peu, j'ai tissée, me suis racontée ; je n'ai pas vu les corps, mais c'est sans doute de là, et de la vantardise de mon petit camarade me proposant de me guider vers la salle où ils attendaient, qu'est née ma longue fascination pour la mort – finalement, de toute ma vie la seule vraie rencontre avec un cadavre sera mon long compagnonnage, ma communion, avec mon père, seule dans la chambre où il reposait aux petites heures du lendemain de sa mort – mais, sans doute plus ou moins sans autorisation, j'ai vu, sur le port, l'épave du Mathieu-Bihen tirée au sec et, s'il était de Douardenez, les langoustiers qui sont venus à la rescousse et ont tenté de le renflouer étaient de Molène et du Conquet.
Avec l'âge j'ai appris à discipliner mon imagination...
Et, comme ce matin, après avoir vaqué, suis revenue vers Molène, le naufrage, une image du Mathieu-Bihen sur le port du Conquet, trouvée sur http://recherches.historiques-leconquet.over-blog.com/article-le-conquet-naufrage-du-mathieu-bihen-1950-texte-jp-clochon-41980831.html
avant de continuer, d'apprendre sur un blog qu'ils étaient douze à bord du Mathieu-Bihen et qu'il n'y a pas eu de survivant, et sur http://arbbor.free.fr/dz_bateaux.htm que le patron se nommait Mathieu Hascouet, que le bateau avait été construit à Douardenez en 1932 et qu'il était, comme le montre la photo, de belle taille (tonnage 19,65)
et puis j'ai découvert, sans rapport, le procès verbal d'une campagne de fouilles à Beg ar Loued (Molène) en 2007-2009 en plus de nous renseigner sur la culture matérielle et l'économie des gens ayant vécu sur Molène à la fin du III millénaire et au début du II millénaire avant notre ère, les fouilles cherchent à mettre en évidence aussi bien la chronologie du site, que l'organisation et les phases de construction du bâti.
ce qui n'a aucun rapport et même si un peu aride parfois, je me suis passionnée pour ce rapport, un long moment, avec des incursions sur internet pour vérifier le sens de quelques mots, même si demain n'en restera sans doute rien dans ma mémoire. http://ns2014576.ovh.net/files/original/932ea85c3bdf3abc8d196e715ca9e074.pdf
Vais faire fuir mes derniers lecteurs, là, mais promis... j'en ai fini, vous demande pardon, j'aimais bien.
Sur Avignon il y eut une cour éclairée vers midi, et un ciel bouleversé dans l'après-midi au dessus de mes pas.

5 commentaires:

casabotha a dit…

Ça c'est du forage ! Je vous ai presque suivie partout.

brigitte celerier a dit…

MERCI

Dominique Hasselmann a dit…

L'atelier relie... merci ! :-)

brigitte celerier a dit…

merci à vous

Claudine a dit…

un souvenir en appelle bien d'autres, la mémoire est vigoureuse